Santé et environnement

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Edouard SUHAS
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La transition alimentaire et sanitaire en Polynésie française

Aujourd'hui, en Europe, on observe une prévalence élevée des maladies non transmissibles telles que le diabète, l’obésité ou l’ostéoporose qui peuvent être attribuées à l’interaction de différents facteurs génétiques et environnementaux, et notamment ceux liés au mode de vie (tabagisme, consommation excessive d’alcool, régimes alimentaires déséquilibrés, manque d’activité physique).

L’Institut Louis Malardé, en collaboration avec l’Unité de santé publique de l’Université de Laval (Canada) s’est interrogé sur la situation de la Polynésie française face à ce phénomène qui pourrait, dans un avenir proche, devenir la préoccupation majeure en santé publique, et a ainsi ouvert une nouvelle voie de recherche.

Les résultats d’une étude initiée par la Direction de la Santé en 1995 ont montré une prévalence de l’obésité chez l’enfant en Polynésie française ; En parallèle, en 2006, une étude menée par l’Université de Laval en collaboration avec l’ILM et intitulée : « Évaluation de l’exposition prénatale aux métaux lourds chez les nouveaux-nés de Polynésie française » a révélé une exposition importante des nouveaux-nés au méthylmercure. Cette exposition est liée à l’alimentation de la mère. En effet, d’une façon générale, la Polynésie française est une des régions où la quantité de poissons consommée par habitant est la plus élevée au monde mais le constat de l’exposition prénatale aux métaux lourds découle d’une consommation importante de poissons pélagiques.

Suite à ces constats, l’équilibre alimentaire des Polynésiens est devenu une préoccupation de l’ILM. Ainsi un programme de recherche a été initié. L’un des objectifs de cette étude est de mettre en évidence cette transition alimentaire et épidémiologique, d’en décrire les variations par génération et par archipel et de mesurer son impact sur l’émergence des maladies chroniques, puis d’émettre des recommandations qui poseraient les bases d’une politique publique de prévention adaptée.

Le contexte historique et démographique

L’isolement géographique de l’archipel a longtemps préservé celui-ci de toute influence extérieure sur le mode de vie et les habitudes alimentaires de sa population. Mais dans les années 60, la Polynésie française s’ouvre sur le monde et connaît une évolution accélérée.

Cependant, du fait de l’étendue de son territoire aussi vaste que l’Europe, les quelque 120 îles qui la composent connaissent des développements variables, liés notamment à l’implantation ou non d’un aéroport ou d’un quai de débarquement à terre permettant une desserte régulière.

La répartition démographique est elle aussi inégale. Depuis le début des années 70, les recensements font apparaître une stabilisation de la démographie aux alentours de 85% dans l’archipel de la Société, les 15% restant se répartissant de façon quasi équivalente dans les quatre autres archipels (Australes, Marquises, Tuamotu, Gambier).

Par ailleurs, les Polynésiens des différents archipels ne partagent pas la même culture – cela se perçoit au travers de leur langue, leur folklore et leur mode de vie.

La nécessité de dresser un état des lieux intégrant les spécificités propres à chacun des 5 archipels (car dans le domaine, le Pays manque de données) est apparue comme un préalable indispensable à toute étude globale et objective reflétant les habitudes alimentaires et les modes de vie en Polynésie française.

Etude sur la transition alimentaire et sanitaire des populations austra-îliennes

Comme point de départ de ce programme de grande ampleur, l’ILM se propose d’étudier l’impact de la transition alimentaire sur les populations austra-îliennes de Polynésie française, en réalisant une comparaison entre les Austra-îliens vivant dans leur île d’origine (supposés avoir une alimentation plus traditionnelle) et les Austra-îliens vivant à Tahiti (exposés à une alimentation moderne).

Pour ce projet-pilote, qui a reçu l’aval du Comité d’éthique de la Polynésie française et bénéficie d'un financement de l'Agence Française de la Recherche et du Pays, un échantillon de 300 personnes a été recruté par tirage au sort sur les listes électorales des communes sélectionnées des Australes et sur la liste d’inscription de l’unique collège de l’archipel, situé à Tubuai.

Deux groupes ont ainsi été formés :
  • 150 personnes originaires des Australes mais vivant depuis au moins 10 ans à Tahiti,
  • 150 personnes des Australes résidant aux Australes (Rapa, Raivavae et Tubuai).

Dans chacun de ces groupes, trois classes d’âge ont été définies :

  • Enfants de 12 à 17 ans,
  • Adultes de 18 à 49 ans,
  • Personnes âgées de plus de 49 ans

Des analyses biologiques (dosage lipidique, métaux lourds) et des mesures biométriques ont été pratiquées et une série de questionnaires sur leurs habitudes alimentaires et leur mode de vie ont été soumis aux participants à l’occasion de deux missions à Tahiti et Tubuai.

 

Mission à Tubuai

 

Les résultats de cette étude ont été rendus au mois de février 2009. Ils font clairement apparaître les méfaits de la « malbouffe » sur la santé des populations austra-îliennes, et laisse poindre de graves problèmes de santé publique si des ajustements ne sont pas adoptés. Mais quelques bonnes nouvelles nous viennent de la mer :

  • La transition alimentaire et sanitaire amorcée en Polynésie française il y a plusieurs dizaines d’années s’accélère. Bien que les scores alimentaires soient plus proches du type traditionnel à Tubuai qu’à Papeete, cette transition est surtout visible entre les générations. On observe ainsi que les jeunes adolescents consomment moins de poissons, plus de snacks et de viennoiseries et de sources de sucres complexes et simples. Ils mangent donc moins bien que leurs parents, ne profitant probablement que peu des bienfaits de la consommation de poisson, des fruits et légumes locaux. Cela se traduit en apports caloriques excessifs et en consommation de graisses saturées élevée. La malbouffe laisse des traces dans leur sang.

  • Conséquemment, les jeunes participants présentent un taux d’obésité et de prédiabète beaucoup trop élevé et souvent pire que les générations plus âgées. Avoir une concentration d’insuline plus élevée que celle de ses parents est un phénomène inhabituel. Cela traduit un début d’apparition du risque de diabète. Cette transition n’a pas atteint aussi brutalement les îles les plus reculées. Les enfants de Rapa sont généralement en meilleure santé. Plus alarmant, les premiers signes de risque de maladie cardio-vasculaire sont maintenant présents chez les jeunes. L’hypertension est fréquente et la paroi de leurs artères est trop épaisse. Il s’agit là de signes précoces de maladies cardiaques.

  • Il y a toutefois de bonnes nouvelles qui viennent de la mer : une consommation importante de produits marins, en particulier chez les adultes, apporte des concentrations élevées en oméga-3 et en sélénium. Ces éléments sont susceptibles de protéger contre de nombreuses maladies chroniques.

  • Un autre phénomène semble se dessiner, l’augmentation de la consommation de thon, et plus largement de poissons pélagiques, au détriment des poissons de lagon. Le thon est pourtant moins nutritif et plus contaminé par le mercure que le poisson de lagon. Cette évolution peut se révéler préjudiciable aux femmes enceintes chez qui le mercure peut être plus toxique.

  • Par ailleurs, il ne semble pas y avoir de déficit majeur en iode en Polynésie française, et les troubles de la fonction thyroïdienne ainsi que les goitres ne sont pas plus fréquents qu’ailleurs. Cependant, les jeunes présentent plus de déficit en iode.

En réponse à ces constats, les pistes de recommandations suivantes sont formulées auprès des autorités de santé :

  • Si les jeunes Polynésiens, en pleine transition alimentaire, ont une mauvaise santé cardio-vasculaire, cette tendance peut être inversée. Ils devraient manger moins et mieux : privilégier les produits de la mer, les fruits et les légumes et surtout diminuer les aliments importés de mauvaise qualité nutritive. Ils doivent simultanément renouer avec les activités physiques. Le calendrier scolaire devrait réserver une plus grande place au sport. Les communes et/ou les associations pourraient également proposer des activités physiques extrascolaires.

  • Une supplémentation en iode pourrait être envisagée chez les jeunes.

  • L’exemple des enfants de Rapa enseigne que les politiques d’aménagement (aéroports, routes…) devraient prendre en compte les risques sanitaires associés, tels que la malbouffe et la sédentarité.

  • Il serait intéressant de faciliter la consommation de poissons récifaux (en assurant le contrôle de la ciguatéra) et une meilleure accessibilité des poissons pour le consommateur. Ceci permettrait de diminuer l’exposition au mercure et maximiser une bonne nutrition. Parallèlement, la mise sur le marché local de gros poissons pélagiques devrait bénéficier de campagnes d’analyses en rapport avec les taux de mercure et les populations dites à risque (femmes enceintes et jeunes enfants) devraient faire l’objet d’une information.

  • Enfin, le Pays devrait privilégier, sur la liste des produits de première nécessité (PPN) bénéficiant d’une taxation réduite, les produits de consommation de bonne qualité nutritionnelle.

    

Les Drs Eric Dewailly et Edouard Suhas ont restitué les résultats de leur étude
aux populations concernées ainsi qu'aux autorités polynésiennes

En collaboration avec...

Dr Eric DEWAILLY, Professeur associé à l'ILM - Université de Laval (Québec, Canada) - Unité de recherche en santé publique (http://www.ulaval.ca)

  Ve'a Malardé Août 2009 : La transition alimentaire et sanitaire aux Australes

  • Dewailly E, Chateau-Degat ML, Suhas E (2008) Fish consumption and health in French Polynesia. Asia Pac J Clin Nutr 17(1) : 86-93

    French Polynesians, like other remote maritime populations are intimately connected to the ocean which nourishes their daily life and culture. Their reliance on fish raises the issue of potential exposure to harmful natural and anthropogenic contaminants as well as providing essential nutrients. The purpose of this study was to assess the risks and benefits of fish consumption in French Polynesia. This cross-sectional study included 195 adults aged 18 years old and over from the Tahiti and Moorea islands. Fatty acids, selenium (Se) and mercury (Hg) blood concentrations were measured in participants and were all very high. Blood concentrations indicate that Hg, Se and omega-3 fatty acids have a common origin, i.e. fish consumption. In comparing the Polynesian group with northern populations, we found that the Polynesian group had levels of Hg similar to those observed in Inuit populations (geometric mean (range): 90.3 (15-420) nmol/L vs. Inuit: m(r): 79.6 (4-560) nmol/L). Similar results were observed with Se blood concentrations. The fatty acid concentration was also similar to that of the Inuit population even though the specific profile of fatty acids differed. For the first time, we report very high blood concentrations of mercury, selenium and omega-3 fatty acids in a fishing population from the South Pacific, comparable to those reported among fishing populations from the Northern hemisphere. Further work is ongoing to better substantiate public health nutritional policies.

  • Dewailly E, Suhas E, Mou Y, Dallaire R, Château-Degat L, Chansin R. High fish consumption in French Polynesia and prenatal exposure to metals and nutrients. Asia Pac J Clin Nutr 17(3) : 461-470

    French Polynesians consume high quantities of fish and are therefore exposed to seafood-related contaminants such as mercury (Hg) or lead (Pb) and nutrients such as iodine, selenium and long chain polyunsaturated fatty acids (LC-PUFAs). As the developing foetus is sensitive to contaminants and nutrients, a cross-sectional study was conducted in French Polynesia in 2005-2006 to assess prenatal exposure to contaminants and nutrients through fish consumption. Two hundred and forty one (241) delivering women originating from all islands of French Polynesia were recruited and agreed to answer questions on fish consumption and gave permission to collect umbilical cord blood for metals and nutrients analyses. All parameters were found in high concentrations in cord blood samples except for lead. Mercury concentrations averaged 64.6 nmol/L (or 13 µg/L) with values ranging from 0.25 to 240 nmol/L. Of the sample, 82.5% had Hg concentrations above the US-EPA blood guide-line of 5.8 µg/L. Tuna was the fish species which contributed the most to Hg exposure. High selenium and LC-PUFAs may counterbalance the potential risk of prenatal exposure to Hg in French Polynesia. Due to the high fish consumption of mothers, Polynesian newborns are prenatally exposed to high doses of mercury. Although selenium and omega-3 fatty acids may counteract mercury toxicity, informing pregnant women on both the mercury and nutrient content of local fish species is important.